Judo, sport et violence

Judo, sport et violence

Patrick Roux (cf lien ci-dessus), à la suite de la parution de son livre « le revers de nos médailles » vient d’être auditionné par une commission de l’assemblée nationale au sujet des violences, qui, malheureusement, se révèlent aujourd’hui dans de nombreux sports.

Mon propos, ici, n’est pas de réfléchir sur les « violences hors-cadre », j’entends par là les violences psychologiques, (harcèlement moral) ou physiques (viol par exemple) qui tombent sous le coup de la loi et doivent être éradiquées, mais plus précisément sur la violence, réelle mais dissimulée dans la pratique même de notre sport, et le visage ambigu qu’elle prend dès lors qu’on l’envisage dans des « sports de combat », ou des « arts martiaux ».

En effet, dans quelle mesure les termes de « combat » ou de « martial », ne font-ils pas écho, voire n’impliquent-ils pas la violence ? Peut-on imaginer un combat, une guerre, sans violence ?

Dans la mesure où les techniques de projection, de strangulation, ou de luxation sont, par nature, potentiellement dangereuses, ne seraient-elles pas inévitablement violentes ? Pour faire court, le judo ne serait-il pas, dans son essence, violent ?

Si tel était le cas, et certains utilisent cet argument pour légitimer leur comportement, un « certain degré de violence » devrait être accepter car « faisant partie du jeu ». Cet argument pernicieux fait parfois mouche sur le néophyte qui a du mal à distinguer la pratique « physiquement exigeante », de celle « dangereuse », voire, « violente ».

A mon sens, en premier lieu, tout est affaire de règles.

Le sport et les règles.

Sans règle, pas de sport. La sioule, ancêtre présumé du rugby, était un jeu qui consistait à opposer deux villages dans la possession d’un ballon que chaque équipe s’efforçait d’apporter en un lieu prédéfini. En l’absence de règles, les blessés étaient nombreux, et le jeu pouvait dégénérer en bagarres extrêmement violentes. Avec le temps des règles ont été mise en place, lesquelles ont évolué progressivement afin de garantir l’intégrité physique des pratiquants. Le jeu est devenu sport.

Le rugby d’aujourd’hui reste un sport dangereux du fait de l’intensité physique déployée, mais il n’est pas violent, à condition que les règles ne soient pas enfreintes. Une cravate est un coup porté à hauteur de cou. Il est sévèrement réprimandé, qu’il soit intentionnel ou non, car irrégulier.

De la même manière, c’est une erreur de qualifier la boxe de sport « violent » au prétexte que les coups visent la tête. Un uppercut est geste codifié dont l’objectif, accepté par les deux sportifs, consiste à frapper le menton de bas en haut. Il n’est pas, dans son essence, violent. Il le devient lorsqu’effectué dans des conditions qui sont interdites par les règles, après le coup du gong par exemple.

Qu’en est-il du judo ? De nombreuses règles ont été mises en place, avec pour objectif de sécuriser la pratique, et, par là même, éviter les dérives violentes.

Prenons l’exemple de l’étranglement. Lorsqu’un combattant se sent en danger de perdre connaissance, il a la possibilité de signifier son abandon en avertissant de la main son partenaire. Si ce dernier n’en tient pas compte et continue d’étrangler son adversaire, il y a alors violence à l’égard d’autrui. Uke a souhaité de manière non équivoque mettre un terme au combat et enfreindre la règle qui impose d’arrêter immédiatement l’action revient à le maltraiter intentionnellement.

Mais la règle peut changer.

Afin d’éclairer ce dernier point, il me faut ici rapporter une anecdote vécue au japon il y a bien longtemps : Lorsque je suis arrivé au japon pour la première fois, en 1981, j’étais, selon les standards hexagonaux en vigueur à l’époque, très fort au sol. J’ai vite déchanté. Je me souviens notamment de mes assauts avec le jeune Murakami. Du même âge et de même force nous rivalisions de testostérone et nos bastons n’étaient pas dénuées d’agressivité. C’était à celui qui ferait craquer l’autre, qui le forcerait à l’abandon. Jusqu’au jour où nous nous avons reconnu notre valeur réciproque. Peu après, Murakami m’invita à boire un verre et me dit en substance : « Frederiku-san, nous sommes amis maintenant. Je te propose donc de changer les règles. Désormais nous nous étranglerons (gaiement) jusqu’à ce que l’un de nous tombe dans les pommes ! Top là !  » En entérinant cette règle nous avons légitimé une pratique, qui l’instant d’avant, était prohibée et considérée comme violente et dangereuse à la fois !

Mais il arrive que tout en suivant les règles communes, la pratique devienne violente, parfois même à l’insu de Tori. C’est notamment le cas lorsqu’un trop grand écart de force physique sépare les protagonistes. On trouve souvent cet écart à l’adolescence lorsque certains sont déjà des adultes et d’autres, encore des enfants. La tentation est grande alors, pour les premiers, d’utiliser leur atout maitre, la force, pour projeter leurs opposants. Certes, les critères de la technique réussie sont réunis, l’adversaire est projeté avec force et vitesse sur le dos, mais il est projeté violemment, et la dissipation de la force fait résonner tout son corps quand un voile furtif ne vient pas troubler sa vision. Souvent l’entraineur lui-même est dupe et félicite le vainqueur qui a maltraité son partenaire.

C’est oublier qu’aucune règle ne peut évincer le principe fondamental du judo : « Meilleure utilisation de l’énergie ». Est-ce qu’utiliser un marteau pilon pour écraser une mouche, c’est pratiquer le judo ? NON !

Entrainer l’élève sur ce chemin revient à le tromper doublement. C’est, d’une part, en légitimant le recours à la force pure, l’entrainer dans la voie de la violence, et, d’autre part, le condamner à la médiocrité. Car les mécanismes de développement des capacités physiques sont connus, également partagés et utilisés par tous, ce qui fait qu’in fine, ce n’est pas la force qui fait la différence. Celui qui gagne au long cours, c’est celui qui aura à tout moment, à l’inverse, fait le choix de la faiblesse*. Il aura alors appris à substituer la technique à la force, car la technique, entendez le bon placement du corps au bon moment, ne consomme que très peu d’énergie mais décuple l’efficacité.

De tout ceci il découle que le judo, pratiqué dans le respect des principes est une activité non violente, mais que les règles en vigueur ne jugeant que le produit fini, et non la façon dont il a été obtenu, elles ouvrent la porte à la violence. Pour éviter cette dérive, il faudrait s’accorder sur le fait que c’est le processus qu’il convient de valoriser, non le résultat obtenu. Un adulte qui projette un enfant en utilisant sa force pure ne devrait pas se voir gratifier d’un ippon, quand bien même ce dernier est projeté sur le dos, car il ne fait alors aucune preuve d’adresse ni d’efficacité.

J’entends d’ici les cris d’orfraie de beaucoup. « Ce serait la porte ouverte à la subjectivité, à l’interprétation partiale ! Alors qu’une vidéo visionnée au ralenti ne ment pas !»

Sur le champ de bataille, peut-être…

Mais le temps n’est-il pas venu d’oublier notre versant martial, pour se concentrer sur l’art ?

Fred

*Cf Y.Cadot « Kano Jigoro et l’élaboration du judo ».