Réflexion après les Jeux Olympiques 2020

Réflexion après les Jeux Olympiques 2020

Les jeux sont terminés. Des centaines de judokas ont donné le meilleur d’eux-mêmes dans la discipline où ils excellent. Que nous a-t-il été donné de voir?

  • Beaucoup de « matchs » gagnés à l’épuisement, lors de « golden score » dantesques qui sont allés jusqu’à quadrupler le temps de combat total ;
  • Enormément de fausses attaques. Peu de (vrais) ippon ;
  • D’interminables batailles de kumikata, ponctués de pénalités ;
  • Trop d’actions confuses valorisées par des waza-ari imaginaires.

Si l’engagement était présent, et il l’était, la magie du judo, elle, était absente. Comment l’expliquer ?

Il serait (trop) facile et injuste de mettre en cause les judokas, de critiquer leur attitude ou de mettre en doute leur niveau technique. J’ai peine à croire qu’un Ono, ou de nombreux autres judokas talentueux, se limitent volontairement à deux attaques en quatre minutes. L’enjeu stresse, c’est certain, mais il n’explique pas tout. A ce niveau de compétition, si un combattant n’attaque pas, c’est qu’il estime le ratio bénéfice/risque est défavorable. Et l’on doit alors se tourner vers l’arbitrage. Petit inventaire de ce qui ne tourne pas rond, à mon sens, dans l’arbitrage international :

  • De gros koka valorisés ippon : on s’en souvient, il y avait autrefois une gradation dans les avantages. Tomber sur les fesses coûtait koka, sur le coté yuko. Etre projeter avec force et vitesse sur le dos était valorisé d’un ippon, qui, s’il était imparfait se voyait rétrogradé au rang de waza-ari. Aujourd’hui tout est équivalent, tout est comptabilisé waza-ari. Or waza-ari signifie littéralement « il y a technique ». Les règles actuelles en viennent donc à accréditer l’idée qu’il n’y a pas de différence entre, disons, un croche pied poussif, et une projection mal contrôlée. Pourquoi dans ce cas s’évertuer à appliquer (et même à apprendre !) des techniques complexes ? Complexes et hasardeuses, car projeter l’adversaire implique la plupart du temps de lui tourner le dos ce qui expose au contre, contre d’autant plus plausible que les actions qui partent du sol sont désormais comptabilisées !
  • D’autre part, M. Zantaria ayant fait des émules, beaucoup de judokas sont de nos jours des gymnastes aguerris et les « réchap », qui sur la tête, qui sur le ventre, sont légion. Dans ce cas, l’action est tout bonnement ignorée. Cela est aberrant. En effet, satelliser un compétiteur de très haut niveau n’est pas donné à tout le monde. Cela implique de saisir le juste moment, d’exceller dans l’art du déséquilibre et du placement… Certes, s’il retombe sur le ventre le contrôle n’est pas parfait, ça ne vaut donc pas ippon, mais cela s’en approche. Et si l’on substituait au tatami amortissant l’asphalte d’un trottoir, dirait-on encore qu’il « n’y a pas technique » ?

Pour résumer, le compétiteur optimise ses chances de vaincre. Si, demain, le fait de poser une main au sol est sanctionné d’un hansoku-make, il va illico se transformer en sumotori.

  • Une survalorisation du physique. Puisque attaquer est trop risqué, il est beaucoup plus rentable de miser sur la faute. La pénalité la plus courante étant celle pour « non combativité », laquelle, à ce niveau, pardonne rarement. Encore faut-il s’accorder sur l’évaluation de la « non combativité ». Imaginons qu’un boxeur coure autour de son adversaire à toute vitesse et qu’aucun coup de poing ne puisse alors être échangé, lequel des deux refuse le combat ? La « non combativité » et la « fausse attaque » sont en effet inextricablement mêlées. Enchaîner les fausses attaques dans le but d’empêcher l’autre de s’exprimer peut s’avérer stratégie payante si l’arbitre ne la dévoile pas. Doublement payante même, car si l’adversaire n’a pas le temps d’attaquer, il cesse par définition d’être dangereux. Il reste que cette stratégie est extrêmement consommatrice en énergie et requiert donc un physique hors norme. Et comme de plus en plus d’Hercules rencontrent de plus en plus de Titans bodybuildés, cela donne des matchs interminables avec très peu de réelles attaques.
  •  Le kumikata-strophique. Le kumikata, c’est l’art de saisir le judogi à son avantage. L’importance accordée à cette phase du combat est devenue disproportionnée. L’essentiel du temps de combat est passé à tenter de saisir l’autre. Or, là encore, il est difficile de distinguer l’art de saisir de l’art d’empêcher de saisir.

Pour conclure, si l’on conjugue « l’art d’empêcher de saisir » à « l’art d’empêcher d’attaquer » on aboutit à une vérité aussi incontournable que problématique : Les règles d’arbitrage autorisent, voire incitent, à gagner un combat de judo… sans faire de judo !

Les règles d’arbitrage façonnent le compétiteur et, malheureusement, orientent également l’enseignement de demain.